Cortège et Épinicie
Auteur : David Rosenmann-Taub
Édition bilingue. Traduit de l’espagnol (Chili) par Luc Brébion
Parution : 2011

Le mot de l’éditeur Bruno Doucey: À sa parution en 1949, Cortejo y Epinicio, le premier recueil de David Rosenmann-Taub fut accueilli comme une révélation. Au point de faire dire à l’écrivain Francis de Miomandre : « Il possède une qualité et un accent tout à fait exceptionnels et je ne vois personne, même ici en France, qui ose aborder l’expression poétique avec une aussi déchirante violence. » Pour autant, l’œuvre de David Rosenmann-Taub manqua son rendez-vous avec la France puisqu’elle ne fut jusqu’alors jamais traduite dans notre langue. En publiant aujourd’hui ce premier recueil maintes fois remanié, j’entends faire sortir de l’ombre un poète rare. Place à la créativité singulière, souvent exubérante, d’un écrivain qui sait ouvrir la vie immédiate à d’insondables profondeurs.

David Rosenmann-Taub (Santiago du Chili, 1927) est un des plus importants poètes contemporains de langue espagnole. Sa science du verbe et son savoir musical se conjuguent pour créer une œuvre d’une puissante originalité. Cortejo y Epinicio, son premier recueil, publié à vingt-deux ans, a créé l’événement : une voix poétique hors pair s’y révélait. Avec le passage du temps, sa complète immersion dans son art et son éloignement de la vie publique ont contribué à son statut de figure légendaire. Il est l’auteur de nombreux titres, parmi lesquels El Mensajero (Le Messager), El Cielo en la Fuente (Le Ciel dans la Fontaine), Los Despojos del Sol (Les Restes du Soleil), País Más Allá (Pays Au Delà), Poesiectomía (Poésiéctomie), Auge (Expansion), Quince (Quinze), avec ses propres commentaires, et le plus récent (2011), La Opción (L’Option). En dehors du Chili, il a été publié dans plusieurs pays, dont l’Espagne, l’Italie, le Mexique et l’Inde.

Éditions Bruno Doucey: Résister. Éditer. Écrire […], ce pourrait être la devise de la maison d’édition que Bruno Doucey a créée en mai 2010 et le manifeste de celle-ci. […] Sa politique éditoriale vise à faire valoir l’unicité de l’humanité et à bâtir un nouvel art de vivre ensemble. Bruno Doucey, suivant les traces de Pierre Seghers a choisi, de nous faire découvrir, sans exclusive, les diverses facettes d‘une « poésie essentielle à l’homme autant que les battements de son coeur ». (Le Magazine Littéraire, février 2012).

Extrait de la postface de Luc Brébion pour Cortège et Épinicie :

Le questionnement existentiel et métaphysique de David Rosenmann-Taub, implacable de lucidité, demeure empreint de compassion envers les angoisses qui tourmentent l’humanité. Il est engagé « dans la peine de vivre, la solidarité de la douleur » (Francis de Miomandre, 1951), et, quand nous refermons un de ses recueils, « il nous laisse ‘cosmiquement’ désolé, mais il nous réconforte aussi avec cette paix qui nous envahit lorsque, après avoir vécu un drame, nous devons nous rendre à l’évidence d’une vérité ». (Alberto Rubio, 1977)

La poésie de David Rosenmann-Taub demande une attention soutenue afin qu’en soient saisis toute la complexité et les multiples niveaux de sens. Le lecteur découvrira alors une richesse dont une traduction, aussi scrupuleuse soit-elle, ne peut que donner une idée partielle. Pedro Gandolfo, dans un article récent (2007), estime que « le projet de David Rosenmann-Taub dans son ensemble est soumis à l’impératif d’exploiter au maximum les possibilités sonores de la poésie, la rapprochant ainsi de la musique : pour lui, la forme, le contenu et l’esprit de l’œuvre, tous inséparables, sont captés par l’oreille ». Grâce à ses qualités de compositeur et d’interpréte, ce poète au lyrisme intense fait naître des pulsations rythmiques, des harmoniques de syllabes, des pauses silencieuses de différentes durées, qui expriment les émotions et les pensées suscitées par les mots eux-mêmes. Autant d’éléments qui ne seront pleinement appréciés que dans l’original. Néanmoins, la charge poétique est d’une telle force qu’elle parvient à transcender les différences linguistiques.


De Cortège et Épinicie (p.8.)

   Después, después, el viento entre dos cimas,
y el hermano alacrán que se encabrita,
y las mareas rojas sobre el día.
Voraz volcán: aureola sin imperio.
El buitre morirá: laxo castigo.
Después, después, el himno entre dos víboras.
Después, la noche que no conocemos
y, extendido en lo nunca, un solo cuerpo
callado como luz. Después, el viento.
   Après, après, le vent entre deux cimes,
et le frère scorpion qui se cabre,
et les marées rouges sur le jour.
Vorace volcan : auréole sans empire.
Le vautour mourra : faible châtiment.
Après, après, l’hymne entre deux vipères.
Après, la nuit que nous ne connaissons pas
et, déployé sur le jamais, un seul corps
silencieux comme la lumière. Après, le vent.


De Cortège et Épinicie (p.178.)

La taza de café, la cafetera,
el vapor que mitiga a mi esqueleto,
la obediente sartén, el amuleto
tiznado, la mostaza, la nevera,

   el roto lavaplatos, la sopera
pimpante, los melindres del coqueto
jarrón versicolor, el parapeto
de vainilla, azafrán y primavera.

   Lugar de integridades: mi albedrío . . .
Oh dichosa cocina: cuando muera
y mi tiempo – sin tiempo – vibre y crezca,

   en ronroneo fiel todo lo mío
claro retorne a tu silvestre estera
y tu vapor – sin fin – lo desvanezca.

   La tasse de café, la cafetière,
la vapeur qui apaise mon squelette,
l’obéissante poêle, l’amulette
noircie, la moutarde, la glacière,

   l’évier cassé, la soupière
pimpante, les minauderies du vase
coquet versicolore, le parapet
de vanille, de safran et de printemps.

   Lieu d’intégrités : mon libre arbitre . . .
Ô heureuse cuisine : quand je mourrai
et que mon temps – sans temps – vibrera et croîtra,

   dans un fidèle ronronnement, que toute ma clarté
retourne à ta natte champêtre
et que ta vapeur – sans fin – la dissipe.

A chacun des poèmes de David Rosenmann-Taub correspond une partition rythmique, qui indique, sur une portée mono-linéaire, la mesure, la valeur temporelle des syllabes métriques et celle des silences (deux exemples en sont donnés dans la postface de la traduction en français, dont un ici ). Quinze d’entre elles ont été publiées dans son livre Quince (LOM Ediciones, 2008). Un CD y est inclus, où l’auteur a enregistré des poèmes lus par lui selon leur partition respective.

De Cortège et Épinicie (p. 198):

  Puma de luz: me he sumergido
en el cuarto de Sara,
hurgando una quimera de pudores y almizcles
en las gavetas donde ya no hay nada:
embriaguez de baldosa con lluvia,
de retratos o broches o acacias.

  He estregado un montón de polvo
en los presidios de mi cara:
matza flagrante, sonora gamuza,
crinolinas de porcelana,
tropel de muñecas y valses
y abanicos y chapas.

  Tras mascar el ropero vacío,
rasguñando el rincón de la lámpara,
he lamido tapiz y paredes:
sequedal hacia esponjas de hazaña:
con el jaral bullir de las polillas
un destello de cinta se enmañana.

  El yeso me ha otorgado sus bodegas:
he ajordado, vicioso, por la rambla
de la victrola desaparecida:
por su cardumen de pizarra cálida:
tobogán de cerezas
para arribar al nácar de la infancia.

  Arderme, persistirme,
hasta brotarme palmas en las palmas:
frenesí de fronteras,
tan remoto, en volandas,
tan mendigo, tan dentro
me buscaba y jadeaba y buscaba
el olor sin color, sin aroma,
de ciertas lágrimas.

   Puma de lumière : j’ai plongé
dans la chambre de Sara,
remuant une chimère de pudeurs et de muscs
dans les tiroirs où il n’y a plus rien :
ivresse de dalles trempées de pluie,
de portraits ou de broches ou d’acacias.

   J’ai frotté un tas de poussière
dans les bagnes de mon visage :
matza flagrante, chamois sonore,
crinolines de porcelaine,
foule de poupées et de valses
et d’éventails et de serrures.

   Après avoir mâché l’armoire vide,
griffant le coin de la lampe,
j’ai léché la tapisserie et les murs :
terre sèche vers les éponges de prouesse :
dans le fourré bouillant de mites
une lueur de ruban brille d’aube.

   Le plâtre m’a octroyé ses réserves :
j’ai hurlé, en manque, après la chaussée
du victrola disparu :
son banc de chaude ardoise :
toboggan de cerises
pour atteindre la nacre de l’enfance.

   Me mettre en feu, persister,
jusqu’à ce que des paumes me poussent aux paumes :
frénésie de frontières,
si lointain, suspendu,
si mendiant, si intérieur,
je me cherchais et je haletais et je cherchais
l’odeur sans couleur, sans parfum,
de certaines larmes.



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